Mon stage à Marica a duré en tout 4 mois. Durant cette période j'ai été chargé de plusieurs missions: tout d'abord des enquêtes sociales sur les enfants parrainés et la rédaction de rapport sur leurs conditions de vie. Ainsi que nous allons le voir, cela a constitué le plus gros de mon travail mais j'ai également participé à d'autres taches de plus ou moins grande importance, allant de la transcription d'examens à la mise en place de cours de théâtre, cela fera l'objet d'un second point. […]
Enquêtes sociales et rapports de parrainage, une tâche ardue mais passionnante
[…], la moitié du budget de Marica repose sur le système de parrainage. Or si les donateurs acceptent de financer la scolarité d'enfants, il est normal qu'il y ait un juste retour. [….] Ainsi nous étions deux volontaires à réaliser ce travail. Jessica Boticelli, stagiaire à Sciences Po Lille et présente à Marica pendant 8 mois s'est chargée en raison de la longueur de son stage, des enfants de la campagne qui sont plus nombreux à être parrainés. De mon côté, je me suis occupée des enfants handicapés de Tolichowki ainsi que des élèves de classe X de DKK qui avaient été intégrés à l'école de la ville, soit au total une quarantaine d'enfants.
Ce travail consiste tout d'abord en enquêtes sociales auprès des enfants eux même, puis de leurs enseignants et enfin de leur famille lorsque cela est nécessaire ou possible. Au cours de ce premier travail j'ai dû faire face à plusieurs difficultés dont la première, et pas des moindres, la barrière linguistique. Il est vrai que la plupart des enfants parlent un anglais relativement correct [...]. Néanmoins l'anglais indien est quelques peu différent de l'anglais académique, de part son accent mais également de par son vocabulaire et sa structure. Il m'a donc fallu à apprendre à prononcer les mots "à l'indienne" pour me faire comprendre et surtout comprendre les autres, puis adapter mon vocabulaire en y intégrant des mots typiquement indiens empruntés aux autres langues locales [....]
Puis après avoir rencontré les enfants, leurs enseignants, leurs amis et parfois leur famille, j'ai commencé la rédaction des rapports destinés à leurs parrains. Etant donné que Marica est soutenue en France, mais aussi en Suisse, en Angleterre et même aux Etats-Unis et en Inde, les rapports devaient être rédigés en Français et en Anglais selon la nationalité des destinataires. […]
J'avais également demandé aux enfants un petit travail, consistant en la rédaction d'une lettre pour leur "Uncle" et "Auntie" ou la confection d'un dessin pour les plus jeunes ou ceux qui ne pouvaient écrire[…]
L'enseignement du Français et du théâtre
Le plus beau métier du monde ?
A Marica I, on a décidé de profiter de la présence de volontaires français en stage long pour inscrire cette langue au programme scolaire des élèves dès la classe VI (équivalent 6°). Je n'ai pas échappé à la tradition et ai commencé mes débuts de professeur dès ma deuxième semaine dans l'école.
Trois fois par semaine j'enseignais donc notre langue aux classes VI, VII et VIII. Le lundi et le mercredi, je donnais un cours d'une heure et demi aux classes VII et VIII réunies, et un autre de 40,minutes à la classe VI. Durant ces leçons j'insistais particulièrement sur l'apprentissage du vocabulaire ainsi que des structures grammaticales. Le samedi nous animions le French club avec deux autres volontaires, soit en alternance soit en se répartissant les 3 classes. L'idée des cours du samedi était d'introduire une part ludique à l'enseignement.
Mes débuts de professeurs ont été quelques peu… épique, c'est le moins que l'on puisse dire!. […]
Bilan: tel a appris qui croyait enseigner
A Marica j'ai donc été successivement et parfois même simultanément enquêtrice sociale, rédactrice de rapports bilingues, professeur de Français et de théâtre, auteur improvisé, metteur en scène et organisatrice de spectacle. Il s'agit là des tâches qui ont le plus pris de mon temps mais j'ai également participé à l'activité de Marica au travers de nombreuses autres activités de moins grande envergure mais qui comptent tout autant dans la mesure où cela a pu permettre de palier au manque de personnel ou tout simplement d'alléger le travail de la fondatrice. J'ai donc fait de la transcription et surveillance d'examens, de la copie comptable, des retraits et transport de fonds, du secrétariat, de la réorganisation logistique (produits pharmaceutiques) etc. S'il est une chose que j'ai parfaitement pu mettre en pratique à Marica c'est très certainement la polyvalence. Et juste après, tout juste après, vient la débrouillardise car entre l'environnement chaotique perpétuel qui règne en Inde (infrastructures déficientes, coupures de courant régulières, retards de plusieurs jours des collaborateurs, etc.) et le peu de moyens de Marica (matériel informatique désuet et insuffisant, manque de personnel, etc.) c'est du système D permanent. Ce qui prend 5 minutes en Occident comme par exemple imprimer une dizaine de pages ou bien envoyer un mail, peut prendre des heures ici voire des jours.
Cette expérience m'a en outre permis de repousser mes limites bien au-delà de que j'aurai crû possible. Il a tout d'abord fallu gérer l'éloignement car il s'agissait de mon premier voyage aussi loin et sur une aussi longue durée. Puis il y a eu le choc culturel bien évidemment et la perte des repères, qu'il a fallu peu à peu retrouver, ce qui signifie se réadapter à des codes culturels qui sont parfois très éloignés des nôtres. Et c'est aussi un peu ce qu'est la multiculturalité: arriver à gérer la différence au quotidien, montrer à l'autre que l'on respecte sa culture. Cela commence par exemple par apprendre à saluer quelqu'un en fonction de son rang: en Inde on appelle Uncle une personne qui est plus âgée, Ji quelqu'un pour qui on a beaucoup de respect ou au contraire Babu quelqu'un que l'on considère comme inférieur. On salue également différemment en fonction de la religion de son interlocuteur: Namasthé pour les Hindous, Salaam Alekoum pour les Musulmans. Il faut ensuite comprendre l'importance de la hiérarchie et du titre: ainsi la principale est Sarazwathi Madam mais une maîtresse sera Teacher et non Madam. De même il faut apprendre à respecter les croyances et les traditions des ses interlocuteurs on ne touche donc rien que l'on destine aux autres avec la main gauche (argent, livre, nourriture, etc.), on ne pointe pas ses pieds dans la direction d'une personne ou d'une divinité, une femme ne s'assoit pas à côté d'un homme dans les transports en commun, on ne dénude ni ses épaules, ni son ventre, ni ses jambes, etc. Ce sont autant de règles qui peuvent apparaître (et être) contraignantes mais qui facilitent les rapports avec l'autre car on montre ainsi que l'on n'arrive pas en terrain conquis.
Mais l'Inde est aussi et tout simplement un défi permanent à l'adaptabilité. Il faut se faire à la lenteur indienne, aux retards, au chaos ambiant, au bruit permanent, aux incessantes pannes d'électricité, savoir que les situations délicates se dénouent parfois par un mot de Hindi, ou le cas échéant un bakchich, apprendre à parler sans s'offusquer de mœurs choquantes telles que les mariages arrangés y compris pour de jeunes enfants ou encore le port de la Burka, enfin il faut se résoudre à travailler dans un contexte indien rongé par la corruption, la malhonnêteté des collaborateurs, le manque de personnel sérieux, et bien sûr des conditions météo parfois extrêmes quand il ne s'agit pas carrément de conflits religieux et des fameux "bans" ou couvre-feux.
Enfin l'expérience au sein même de Marica et auprès de populations qui se contentent du minimum m'a appris à me passer de notre superflu occidental, et si je dois admettre que les premiers temps ont été très rudes (pas de douche, coupures de courants intempestives, pas de lit, nourriture extrêmement épicée, chaleur écrasante, moustiques agressifs pour ne citer que ça…) je suis au finale très heureuse et même très fière d'avoir pu surmonter tout cela et être allée au bout de la mission que je m'étais fixée, d'avoir réussi à me dépasser et ainsi d'avoir pu apporter mon soutien à une action aussi louable et efficace que celle entrepris par Mme de Rochemonteix. J'aimerais par ailleurs exprimer ici mon admiration pour le travail de cette femme accomplit cette femme, son énergie, sa persévérance et sa générosité. Enfin je terminerai par une citation de Giorgio Manganelli, tirée de "L'itinéraire indien" et qui je trouve, résume parfaitement mon impression sur ce voyage et sur ce qu'il m'a apporté :
"L'inde prive tout visiteur de ses certitudes, de sa souveraineté et de ses repères"